Toutes nos journées « content ».
Après une bonne marche matinale, je m’adossais à un jeune châtaignier au pied duquel je m’assoupi. Au bout du temps qu’il fallait, j’ouvris les yeux… Mon esprit vaquait dans une sorte de rêverie mélancolique, du temps que mes mains s’affairaient à préparer une chicorée. Je sirotais ma boisson tout en me délectant des murmures de la Nature.
Venant de je ne sais où, des petits vents légers dansaient entre le sous-bois et la forêt. D’un entrechat, une brise souleva le parfum d’une poignée de violettes et quelques pas de danse plus loin, ce fut la caresse d’un courant d’air qui exhala les aromes des bourgeons d’un vieux pin. Ici un effluve de sureau, là-bas un soupçon de giroflée…
Les fragrances de la nature s’harmonisaient en un parfum unique, fragile et éphémère…
Le pipiaillement chamarré des oiselets au plumage bigarré, souligna cet évanescent moment : portés par les vents légers, flottants entre deux brises, voletant ici et là, ils magnifiaient le papillonnement du temps qui s’égrène inexorablement.
Le temps… oui, il était temps de reprendre le sentier moussu qui me mènerait au hameau prochain dans l’espoir de faire quelques bonnes affaires. Afin d’aiguillonner les habitants des maisonnettes reculées ou des hameaux esseulés que je visite, je charge toujours mon balandrin de nombreux produits.
Attention hein.. il ne sera pas dit que je n’ai pas ce que vous cherchez et j’ai même ce que vous ne cherchez pas encore !
Mon balandrin est lourd de souvenirs, curiosités et autres colifichets qui font la notoriété de mon commerce : c’est du sérieux que je colporte, qu’on se le dise.
Et puis… j’ai toujours quelques histoires dans la poche…
Depuis le matin, j’avançais péniblement entre les replis verdoyants des collines et des forêts oubliées, là où les sentiers s’effacent sous le défilé des saisons. Heureusement que le soleil perçait les feuillages pour révéler les reliefs du chemin : j’ai dû, à maintes reprises, transpirer sang et eau, afin de surmonter les plissements des raidillons. Malgré mon habileté à le tirer, mon balandrin tanguait à chaque enjambée, je ne voulais pas le bigorner, aussi j’avançais « petits pas, petits pas ».
Je vous imagine en train de soupirer qu’un tel travail n’est pas fait pour vous : trop de contraintes, d’aléas, de pé-ni-bi-li-té, voire de solitude… Détrompez-vous : le bonheur d’arriver l’emporte sur les difficultés du trajet et surtout… Je ne suis jamais seul !
A mes côtés, j’ai une douce amie qui m’accompagne en tous lieux et tous temps.
Invisible aux yeux des gens qui ne veulent pas la voir, mon amie imaginaire (comme ils disent en souriant) répond au doux prénom de Ciflorette. Elle a les yeux d’un « bleu horizon », car lorsque son regard se pose sur vous : elle voit au-delà. Je puis vous certifier aussi que vous serez hypnotisés par son pelage : il est « outre noir » … vous voyez ce noir qui cesse de l’être pour devenir cette clarté de lumière secrète…
Revenons-en à cette journée… ou plutôt à cette fin de journée, car le soleil commençait à peindre le ciel de teintes pourpres et or.
Avant la dernière montée qui nous mènerait au hameau des Ocres, nous nous arrêtâmes au bord d’un bras de rivière, un cours d’eau calme qui ondoyait entre les saules pleureurs. Le silence était si profond qu’il me semblait entendre le battement de cœur de la terre et je me laissais envahir par ce sourd cognement.
Assis sur une souche, les yeux brillants, je regardais le petit sablier en bois poli et en verre soufflé qui m’avait été offert il y a si longtemps. Il déversait inlassablement son flot de sable, j’imaginais chaque grain comme un instant de vie qui rejoignait le passé. Le temps égrenait mon sablier.
Cela faisait si longtemps que nous marchions ensemble sur les sentiers, si longtemps que nous rencontrions des gens, si longtemps…
Et dans le dénuement de ce silence :
« Dis-moi Ciflorette, combien de temps nous reste-t-il ? »
Au bout de quelques minutes, un doux sourire se dessina sur son visage. Elle leva les yeux vers les branches des saules, là où les feuilles dansent au gré des vents et elle me désigna une feuille qui tombait lentement pour venir se poser sur l’eau. La feuille emportée par le courant, tourbillonna un instant avant de disparaitre au loin :
« Mon cher Colporteur, la feuille ne demande pas combien de temps il lui reste avant de toucher la mer, elle danse avec les courants, elle s’abandonne au voyage : chaque instant est unique et devient son éternité. Le temps n’est pas une mesure à compter mais une danse à vivre. Chaque pas sur les sentiers, toutes les conversations partagées sont une parcelle infinie de ce « temps » que tu cherches à dénombrer. Ne perds pas un instant pour vivre chaque danse : il nous reste assez de temps pour parcourir les chemins et écrire notre histoire, assez de temps pour nous émerveiller de la beauté de ce monde, encore et encore. Les grains de ton sablier ne sont pas des pertes, mais une invitation à savourer l’instant présent. Mon ami, vis pleinement chaque instant. »
C’était si difficile à croire et pourtant si simple à faire… à qui veut bien.
J’ai fermé les yeux, sentant la caresse du vent sur mon visage, respirant ton sourire mon amie.
Au fond de moi je ne voulais plus perdre un instant de cette danse, je voulais embrasser le temps qui venait. La vie dans toute sa fragilité, dans tous ses questionnements est un don précieux et le temps est un compagnon de voyage.
Tant qu’il y aura un grain de sable à s’écouler dans mon sablier, il y aura des sentiers à voyager, il y aura quelqu’un à rencontrer, il y aura des merveilles à vivre…. Il y aura des histoires à entendre et à raconter.
Je me suis levé de ma souche, j’ai repris mon balandrin.
Ciflorette sautillait sur le sentier devant moi.
Un pas après l’autre, le sourire au cœur, j’entends la musique… me voici à danser !

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