Assis sur le banc de pierre au pied du tilleul, je m’octroyais une minute de pause afin de mettre mes idées au clair, pour trouver des solutions à ma vie asphyxiante, et je profitais de la douce chaleur de ce premier soleil printanier pour observer la nature qui déployait sa verdure. Tout le long du muret, les giboulées du matin avaient plié les plus fines jonquilles, qui se réveillaient d’un frisquet hiver, tandis que les narcisses les plus gaillardes avaient déjà la tête levée, s’offrant aux rayons de l’astre solaire pour en siroter l’énergie. Une légère brise caressait leur feuillage, qui dansotait. Et, comble du ravissement, les fleurs d’un auguste amandier exhalaient une délicate fragrance poudrée et sucrée, qui enrubannait l’espace : j’étais suspendu.
Rien de plus, rien de moins…
Non loin du puits, les mésanges faisaient tout un tintouin de leurs ailes battantes, voletant de branche en branche pour se délecter des délicieuses bêtes qui fourmillaient sur le forsythia explosant d’or. Le zinzinulement des petits oiseaux semblait célébrer la fin de l’hiver.
Tout au-dessus de moi, deux milans dansaient dans les airs, leurs cris m’aspirèrent dans ce linceul azuré immaculé… Laissant bas les impératifs, obligations et pesants bagages de ma condition humaine : je m’envolais, je dansais avec eux, je ressentais le céleste de leur nature. Une sensation de volupté, de ravissement me caressait l’esprit : je m’abandonnais…
Rien de plus, rien de moins…
Rrffll… rrffll… Doucement, au loin mais tout près, un frottement rond et rocailleux vint rebondir entre les arbres du bois voisin et m’aspira sur terre au lancinant rythme de ses bourdonnements.
Ce cotonneux roulement, entrecoupé d’un petit chuintement strident, provenait du bas du chemin de la côte et montait, montait… Oui, cela s’approchait.
Au début, je crus entrevoir un plumet blanc dépasser par intermittence au-dessus du muret qui me séparait du chemin. De fait, ce fut une tête fine et poudrée de cheveux blancs qui apparut.
L’homme dodelinait d’avant en arrière au rythme du rond frottement, et ce ne fut que lorsqu’il s’arrêta que je saisis la provenance du son. Sur le chemin caillouteux, à quelques pas de la barrière, il venait de poser sa pussaïr : il ne bougeait plus.
Rien de plus, rien de moins…
De mon banc, je pouvais l’observer. C’était un petit monsieur vêtu aux couleurs d’antan, de ce tissu qui met en valeur les hommes de la terre. Il avait le corps plié par les ans et les labeurs aux champs. Des manches de sa chemise bien boutonnée sortaient deux mains usées, finissant en sarments parcheminés. Il ne bougeait pas. Son regard fixait une minuscule chenille verte qui traversait le chemin devant la roue de sa pussaïr. Tout petit, on l’avait éveillé au respect de la nature, il avait appris à ne pas marcher sur une chenille, car c’était aussi important pour la chenille que pour l’enfant qu’il était. De ses yeux tendrement souriants, patiemment, il accompagna la petite bête jusqu’au muret et, en relevant la tête, il me regarda, intensément.
Rien de plus, rien de moins…
Puis son regard retourna vers sa pussaïr. Sondant son contenu, il lui adressa un sourire malicieux et, comme à une douce amie, en empoigna simplement les bras pour reprendre son chemin. Un pas après l’autre, je le regardai s’éloigner.
Lorsque sa silhouette s’évanouit dans la courbe de la montée, lorsque la symphonie des oiseaux recouvrit le chant du cotonneux roulement de sa pussaïr, lorsqu’il ne me resta de lui qu’une irrésistible envie de l’écouter…
Alors, j’ouvris le livre de ma mémoire dans lequel son regard avait écrit : « La vie, c’est fait pour vivre, pas pour courir. Quand on a l’habitude d’avoir peu, il n’y a pas besoin d’avoir plus. Libre à chacun de remplir sa pussaïr : vide de tout et pleine de sens. »
Rien de plus, rien de moins…
Texte du Colporteur
Mars 2025
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Très beau texte, poétique. Des lieux inspirants, des gens empreints de noblesse d’âme.
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