Vous êtes perdu ?

C’est par là-haut entre Albi et Castres. Oui tout là-bas. Mais attention, ce n’est pas un coin oublié du monde.. non non… Là-bas, les êtres et les paysages sont de la même terre, c’est un fait, c’est la tradition.

Fatigué des côtes que je venais de monter ( car en cette région : après une côte… il y en a toujours une autre ! ), j’arrivai enfin à la maisonnette qui m’abriterait pendant quelques jours. A peine avais-je posé ma balle à terre, qu’une voix caillouteuse m’interpella : « Vous êtes perdu ? ». N’apercevant pas la propriétaire de ladite voix, je tournais la tête de gauche et de droite en affichant un sourire avenant afin de ne point effrayer mon inconnue.

Dans l’ombre, à deux mètres de là, derrière un portail en bois mangé d’une mousse épaisse, adossée à une bâtisse dont les pierres trahissaient la vétusté, le regard pointé dans ma direction, elle attendait une réponse.

Elle avait les cheveux grisonnants maintenus sous un fichus de tissus sombre, son visage fin mais taillé à la serpe surlignait sa silhouette sèche comme une trique. Les bras noués sur la poitrine, mon inconnue ne bougeait pas. Elle était vêtue d’un chemisier bleu fatigué, sur lequel un tablier gris-ocre s’étirait du cou aux genoux pour protéger une robe de rude toile : voici très sûrement « la voisine » qui venait de s’adresser à moi…

Ayant un peu l’expérience des gens d’ici et là, toujours avec le sourire, je lui expliquais mon métier de Colporteur et parlais succinctement des produits de l’ordinaire que je transportais dans ma balle afin d’en faire commerce. Face à son silence, je continuais mon discours lui expliquant ma venue en ces lieux afin de prendre un bon repos au calme avant que de reprendre mon chemin.
Tout le temps de mon monologue, la femme m’avait « pesé et mesuré ». Son regard c’était attardé sur les épinglettes ornant mon veston, passant sans intérêt aucun sur les rubans multicolores de ma cape, pour se poser plus longuement sur les articles de labeurs !
Dans son mutisme incisif je devinais une maitresse-femme à qui il ne fallait pas en conter.

Une jeunette aux formes gourmandes sortie de la bâtisse et vint rompre la touffeur du silence par son grand sourire intimidé et son regard pétillant. Profitant de son arrivée, je reprenais mon souffle en m’adressant à elle. Elle arrivait de Béziers pour aider sa mère à la ferme durant les vacances scolaires, car elle y était institutrice et bien fière de cette carrière qu’elle avait choisi. Elle me parla de son métier avec modestie, mais je percevais les valeurs humaines qu’elle tissait pour enseigner. A bien les observer toutes deux, je devinais que ces valeurs étaient le socle de leur famille, de leur existence, une transmission….

La jeunette leva les yeux vers sa mère qui rompit enfin son silence : « Ma mère voulait être institutrice, mais c’est mon oncle qui a fait ses lettres à la ville, elle, est restée pour aider aux champs. Moi aussi j’ai voulu être institutrice, mais j’ai rencontré mon mari qui m’a asséné qu’il ne partirait pas d’ici : il y avait les bêtes, la ferme, sa terre….il n’y avait pas de choix, alors je l’ai rejoint ici… mais je suis heureuse ! C’est une bonne vie et les bêtes je les comprends… Et puis ma fille a fait perdurer l’héritage des femmes de la famille : enseigner. Mais elle, elle a réussi, elle est professeur des écoles comme on dit. A l’écouter raconter ses journée, je n’aurais pas pu faire son métier.. je préfère les brebis… je suis heureuse. »

La pelote de notre conversation a continué à filer simplement sur des sujets de la vie… une discussion entremêlée de silences : ici on ne gaspille pas les mots, il y a des soupirs bien plus éloquents. Ne voulant point être malplaisant, je donnais du bon-soir à mes interlocutrices et les remerciais pour nos discussions. J’allais fermer la porte…quand mon regard fût retenu par une charrette qui avançait en même temps que la nuit tombait, doucettement, je la devinais chargée de bois pour l’hiver prochain.
« Ah, voici mon ainée », lança la mère de l’autre côté de la barrière, « elle est restée dans la ferme de l’autre côté… elle aussi elle est heureuse avec les brebis… c’est la tradition… » .


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Publié par Fauthentic Compagnie

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