Quand la mémoire danse dans la foule…

… le chaloupied de Brignoles,

En deux-trois lignes je pourrais vous décrire ce qui s’est passé, mais cela déflorerait la tendresse de cette rencontre. Ce serait comme écrire de la poésie à la hache. A chaque sortie, je fais de belles rencontres. Et celle de ce samedi… j’aimerai vous la partager différemment…

Ce jour-là, sur les balcons, lampadaires, entre les murs des ruelles, partout où le regard se posait, le cœur de ville était paré de banderoles et drapeaux colorés laissant présager la liesse des festivités de la fin de semaine : la grande fête médiévale de Brignoles allait commencer dans quelques heures.

Des mois de préparatifs, de réunions, de joie et d’exaspérations, de politique et de communication, de « faire attention à l’un sans froisser l’autre », de nouvelles idées revues et corrigées pour trouver un semblant d’équilibre tout en gardant comme ligne d’horizon : la satisfaction du public, les sourires, les rires… l’espoir d’offrir deux jours d’envoyagements … …Deux jours… tout cela pour seulement deux jours… irréprochables.

(il me faudra une prochaine fois, vous en dire plus sur ce rôle décrié que tiennent certains « organisateurs » lors des fêtes.).

Depuis l’aube, rues et places étaient prises d’assaut par des commerçants et artisans venus des quatre coins du pays et de plus loin encore.

@Didier Brémond

Je déambulais et zigzaguais au milieu d’un bouquet de festivaliers souriants, grincheux, surexcités, tendus, courants, criants… Certains montaient ou décoraient leur espace de travail, d’autres grimpaient et descendaient des camions les bras chargés de caisses. Ici une femme sirotait son café sur un coin de carton, rêvassant en observant le ciel. Là-bas deux énergumènes s’invectivaient, d’autres se saluaient en se souhaitant de belles ventes. Plus loin des connaissances s’embrassouillaient heureuses de se retrouver et s’encourageaient. Car le temps était compté : plus tôt installé, plus tôt ouvert à recevoir le chaland !

Oui, la journée ne compterait pas trop d’heures et chaque minute était précieuse. Pour les commerçants itinérants : « le temps c’est de l’argent » est une phrase qui a sa dure mesure. Ces derniers déballaient leur éventaire et expositionnaient au mieux leurs articles dans l’espoir de susciter l’envie et l’achat des visiteurs durant ces deux jours…

…Deux jours… tout cela pour seulement deux jours… amortissables

(il me faudra une prochaine fois, vous en dire plus sur ce rôle décrié que tiennent certains « commerçants et artisans » lors des fêtes.).

J’épinglais dans ma boite à souvenirs, le regard plein d’admiration d’une dame offrant dans un sourire un « bon courage avec ce soleil » à deux jeunes adonis luisant de transpiration qui s’escrimaient à soulever un madrier.

Quelques pas plus loin, à la table d’un café, deux vieux de la vielle, casquette vissée sur la tête, chemise à carreaux expressément sortie pour l’occasion (pliures du repassage faisant foi), sirotaient leur pastaga matinal tout en commentant le vaudeville qui se déroulait sous leurs yeux, avec pour acteurs principaux les vendeurs ambulants. Les écouter parler ça vaut son pesant de cacahuètes, je vous le promets !

« Oulala.. pas comme ça sur la corde.. pôvre tistou il force comme un âne à reculons… et l’autre avec ses plumes on dirait un drôle d’oiseau et celui-là peuchèèère, il est pas épais mais il rechigne pas à la tâche : on dirait moi avec mon verre hihihihi… bin il est vide, il fait déjà chaud. Petit tu nous remets les mêmes, la journée va être longue… ».

8h sonnait au clocher et le soleil dardait hardiment ses rayons, confirmant les dires et appréhensions de chacun : cette journée allait être très chaude, surement la plus chaude de cette canicule.

© Lionel Barbe – @Ville de Brignoles

Du haut du balcon de ma roulotte, je parcourrais le programme des festivités, espérant pouvoir m’échapper quelques minutes pour aller voir quelques artistes, quelques commerçants … mais je vais vous divulgâcher la chose : je n’ai pu rien faire ou voir !

(il me faudra une prochaine fois, vous en dire plus sur ce rôle décrié que tiennent certains « artistes de rue » lors des fêtes.).

Mais foin de tout ceci : les gens commençaient à battre le pavé, la journée était lancée et ce, bien avant l’ouverture officielle ! Le public étant là, je ne pouvais que répondre présent !

Il serait temps de vous parler de cette rencontre, n’est-ce pas ? Mais pas encore… attendez… que je vous détaille le lieu que j’ai arpenté durant ce festival, car cela a été dirigeant pour la suite de l’histoire et cette brève rencontre.

Ma roulotte se trouvait en contre bas (c’est très important pour la raison de cette histoire) d’une placette entièrement pierrée de beaux pavés brillants ballonnés, fort généreusement recouverts de paille, qui laissaient présager de belles parties de jambes en l’air…

Au centre de cette placette ovale campaient deux immenses platanes enserrés de longueurs de bois faisant office de bancs.

Ce joli parvis était bordé de hautes bâtisses comptant au mieux cinq étages.

Sur un toit ombragé, les pigeons étaient regroupés : ils attendaient le bon moment pour déployer leurs ailes et se laisser descendre vers la fontaine et son petit jet d’eau pour échapper au soleil.

Car le soleil avait décidé de passer outre les feuilles, les branches, les toits et autres protègements : tudieu ! il faisait partie du festival faisant briller les costumes par exemple ou en asséchant les gosiers pour inciter à boire. Alors il esquivait tous les empêchements pour être omniprésent et chauffer les lieux de ses rayons.

Je ne vais pas m’étendre sur cette matinée endiablée. Vous étiez des centaines à aller et venir sur cette esplanade : il y avait un enchevêtrement de rires, pleurs, quelques aboiements et corniflages. Sortant la tête de ma roulotte, entre deux racontages, je vous voyais comme un océan multicolore qui ne désemplissait pas : impressionnant ! Et puis je me suis lancé dans le grand bain : le Colporteur a trompeté pour prévenir qu’il allait raconter aux pieds de la roulotte. Vous étiez là, debout assis et même couché (mon cœur garde en mémoire ce grand moment) … mais je ne suis pas là pour parler de moi mais plutôt de lui.

Mes racontages finis et les discussions envolées, du haut de mon balcon, mon regard c’est posé sur un petit homme. Pourquoi lui ? Il me semblait flotter au milieu de la foule ou peut-être parce que sa démarche chaloupée me fit sourire, on aurait dit une petite balle qui rebondissait doucettement de part et d’autre… Va savoir. Avec le soleil ardent je ne sais s’il me voyait, mais il bornait en direction de ma roulotte. Et comme la placette était en pente douce (je vous l’avais dit que c’était important) il coula vers nous naturellement !

Patatrac…à quelques mètres il s’arrêta. Levant les deux bras, je cru voir « lou ravi » en chair et en os : c’était un des petits vieux du café (sans sa casquette). Un roulis de la tête le propulsa vers le cordage du balcon auquel il s’agrippa. Relevant la tête il m’offrit un grand sourire édenté auquel je répondis par un sourire plus complet ! « Mais oui c’est toi… fait longtemps… » me dit-il.

Il prit le parti de monter pour « revoir » l’intérieur de la roulotte et un vent léger me rappela ce qu’il buvait de si bon matin lorsqu’il fut à quelques centimètres de moi.

Par délicatesse je ne puis retranscrire mot à mot notre conversation. Mais je peux vous dire qu’il avait les yeux qui brillaient lorsqu’il parlait, tout heureux de revoir la roulotte, celle dans laquelle « le père et la mère m’avaient recueilli tout petit ».
Réajustant continuellement son col de chemise afin de garder une dignité émoussée par l’émotion, il se rappelait… et bien souvent ses mots se perdaient dans un soupir. « J’ai 80 ans » me répéta-t-il une bonne dizaine de fois (peut-être pour se souvenir à lui-même qu’il en était déjà là) mais il n’avait pas oublié : « rien, je me rappelle tout » … « C’était dur la vie à cette époque… » et les fins de phrases s’évanouissaient dans des images que lui seul revoyait. Il tricotait et détricotait ses souvenirs et sa vie semblait défiler, telle une immense roue qui tournait et retournait sa mémoire.
Ses jambes flageolèrent et il reprit pied dans la roulotte : il en avait connu des gitans, « des enfants, des copains pour jouer quand on allait à l’école, parce qu’ils venaient avec moi à l’école ».. et son regard disparaissait au loin, loin, loin… « J’ai rien oublié moi… ». A ses monologues, je ne pouvais répondre que par des hochements de tête… ne saisissant pas l’entièreté de ses propos, mais l’accompagnant dans ses souvenirs retrouvés. Des mots et des souvenirs il en avait encore plein la bouche, mais c’était trop : « pardon mes yeux me piquent. »… Il a rajusté une dernière fois sa chemise « j’te laisse… faut travailler », il s’est accroché à la barre pour descendre calmement et chaloupant d’un pied l’autre, il est parti sous un soleil à son zénith… chez lui… avec ses souvenirs emballés au fond du cœur, au bord des yeux.
Elles étaient belles ses minutes passées avec vous Monsieur le chaloupied, je me souviendrai de vous…

La journée a repris son effervescence, racontages, rires, histoires, de belles rencontres… jusqu’au soir, jusqu’à point d’heure. Samedi… dimanche…

… Deux jours… tout cela pour ces quelques minutes…inoubliables.

@fauthenticcie

Le Colporteur
Août 2025


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Publié par Fauthentic Compagnie

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