Folie

Il ne me restait qu’une demie lieue avant que d’atteindre l’auberge, et, autant la journée fut douce et tempérée, autant au soleil couchant les nuages se regroupaient et menaçaient d’en découdre.
C’était au coucher du soleil, retenez cela.

Je pressais le pas, mais la boue du chemin détrempé qui longeait le marais roselier, semblait aspirer mes souliers à chaque pas.
J’en ai traversé des lieux d’eau et j’en ai vu et entendu plus qu’à mon tour… mais là-bas, il y avait un je ne sais quoi de lourd, presque palpable, une sorte de chuintement continu, épais et sourd, qui me donnait l’impression d’être cortégé.

Que je m’explique : au tout début je m’étais laissé rêver aux cancans des canards, au croassement de crapauds et à la brise qui jouait entre les feuilles. Puis une maligne odeur visqueuse vint a affecter désagréablement mes sens. De l’autre coté de la rive (qui n’était qu’à un jet de caillou) je voyais des branches s’agiter, des roseaux plier, quelques éclats d’eau…le vent cherchait à me jouer des tours (que je me disais dans ma tête pour alléger mon angoisse qui commençait à me dresser les poils). Puis le clair de lune révéla des oscillations sous l’eau, des mouvements assez important pour que l’eau dessine un dôme au-dessus de la surface. Je cru distinguer une touffe d’algues brillantes de noirceur qui émergeait par intermittence. L’eau semblait de plus en plus animée.
L’eau était vivante, retenez cela.

Levant les yeux, je vis au loin, le clocher de l’église. De la main droite je touchais les épinglettes qui ornaient mon gilet, cherchant à quel saint me vouer… saint Christophe, oui : « « Ah boudiou, faites que j’arrive sans encombres ». Et en toute bonne foi, dans un même temps, par derrière un branchage que je balayais de la main gauche, je déboulais sur le chemin des écluses.
Je passais les deux premières au pas de course, vide de pensées et frissonnant, ne fixant que le clocher de l’église. Puis j’arrivais à la troisième écluse et là…
A la troisième écluse, retenez cela.

En contre-bas, accrochée à l’anguillière, une forme… non une masse gigantesque et noire, enserrait les poutrelles de bois et semblait se mouvoir en direction du parapet de pierre qui jouxtait la passerelle. J’entendais le bois crier, l’eau suinter. Je devinais les algues et la vase se détacher par lambeaux mous et informes. Lourdement, l’apparition se hissait, s’extrayant de la fange qui libérait une odeur putride de poisson pourri. Pétrifié d’horreur, je fixais la créature qui s’étirait et prenait apparence sous la pleine lune.
C’était la pleine lune, retenez cela.

La ténébreuse silhouette était en train d’enjamber la balustrade qui la séparait du chemin et je ressenti plus que je ne vis, son regard harponner mon être..
C’en était trop ! Ni une ni deux, je me mis à galoper comme un dératé afin de passer la dernière écluse et échapper à un funeste destin que je sentais se dessiner.

J’hurlais à plein poumon au moment même où la créature lança ses membres dans ma direction. Ma joue et mon épaule s’échauffèrent à la glaciale torgnole que m’expédia la bête. (Car cela ne pouvait être qu’une bête….). Sous le choc, ma balle me fit perdre l’équilibre… je titubais, manquant de m’affaler, mais ma hargne et ma fureur de vivre décuplèrent mes forces, j’arrivais à redresser ma course évitant de peu une poigne griffus qui décapita un arbrisseau à ma hauteur.

Tournant la tête vers mon assaillante, mon regard croisa le sien : ses multiples yeux exorbités vrillaient en tous sens, ses pupilles cramoisies flamboyaient telles des braises. Un trou béant hérissé de crocs verdâtres et acérés exhalait une puanteur démoniaque et à la commissure de ce cloaque, un liquide jaunâtre s’épanchait en un dégorgement épais.

Peau, poils, écailles… je ne sais pas ce qui recouvrait la bête mais je vis la répugnance, l’horreur indicible : son corps grouillait de vers…..

Cette vision incendia mon cerveau et m’emporta hors d’atteinte de la créature.

Et plus loin encore…

L’auberge. La porte. Une chaise…

Epoumoné, le cœur et l’esprit déchiré, le corps meurtri, je m’affalais.

« Boudiou…qu’est-ce que c’était… mais qu’est-ce que c’était… c’était une folie…oui une folie.»

Nathalie l’aubergiste me déposa un verre de bière…

« Je sais ce que tu viens de vivre et lorsque tu le voudras en parler, Colporteur, on pourra en discuter. Tu es à l’Auberge de la petite folie… ici il y a des histoires que l’on peut partager… »

Elle se leva et précautionneusement, elle ôta de sur mon épaule, un morceau marronnasse, aqueux et qui grouillait…

Mais ça c’est une autre histoire… retenez cela…


En savoir plus sur

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Publié par Fauthentic Compagnie

Spectacles vivants & interactifs - Jeux insolites Ateliers créatifs & artistiques - Editions

Laisser un commentaire

En savoir plus sur

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture