La légende endormie

Je chaussais les chemins du Ségalas et advienne que sera.

Quelques compagnons m’en avaient raconté des vertes et des pas mûres sur les gens de cette région… Il se dit qu’ici, l’hiver est au mieux, humide à s’empèguer les sabots dans la bouillasse, au plus pire, enneigé à couvrir les bas-de-chausses d’une couche de glace. Mais s’il est vrai que l’air picotait au matin, mes journées défilaient sous un beau soleil.

Alors j’en ai bien profité pour en voir du pays ! De lieux-dits en hameaux ou de « Poteaux en Barraques » comme ils disent, je découvrais vals et monts du Rouergue. Et foi de Colporteur, sous leur air bourru, les gens d’ici aiment partager. Leur terre est vivante, c’est tout une histoire. Une brassée d’arbres, un roc esseulé, .. J’en ai vu et entendu des histoires, de celles qui se racontent sur un bout de chemin, dans une poignée de main, dans un regard.

A mon tour de vous partager un bout de cette terre vivante, une histoire qui vous change le regard. Tudieu…ne rigolez pas ! Je l’ai vécu comme je vous le dis et je vous souhaite d’être « au-dessus » vous aussi, alors vous comprendrez. Cela miroitera vos yeux…

Après avoir traversé une forêt, je m’étais confortablement assis sur l’herbe du promontoire, face au soleil, le vent d’autan chantait entre les arbres dénudés : je me régalais du paysage bruissant d’éclats de lumières… mais aussi de farçous et d’une belle grosse tranche du jambon local*.

J’étais donc là, digérant le bonheur de l’instant, allongé sur un tapis d’herbe grasse, quand je me suis senti traversé d’un souffle. Je savais les lieux « vivants » des fantômes des Bons-hommes et Templiers qui jadis avaient été persécutés en ces lieux… Etais-je en train de vivre une rencontre ?

Une inspiration… et je me retrouvais à quelques mètres au-dessus de mon corps allongé les yeux fermés dans l’herbe grasse…. et d’un coup de vent je me suis envolé.

Stupéfait et affolé, je chutais ! Puis un souffle stoppa ma descente et mes cris… et me balaya loin de la falaise. J’entrouvrais les yeux et frôlais des ifs dressés tels des pennes et me dirigeais vers une ligne de crête qui ondulait sans bouger. Cette épine dorsale s’enfonçait entre arbres et rochers mais allait en s’épaississant jusqu’à laisser déborder de part et d’autre de ce tracé, quatre saillies pénétrants profondément dans la roche. Bousculé par un courant d’air plus impétueux, je survolait l’une des allonges et remarquais à son extrémité, trois semblants de racines noueuses pareilles à des griffes enserrant fermement un amas de rocs éclatés. Un courant chaud me souleva à la verticale de la colonne que je longeais initialement et je pu voir des milliers d’écailles de lauze qui chauffaient au soleil… Entrainé et poussé sans ménagements, je relevais la tête afin de voir quelle direction je prenais. Là, face à moi, je fonçais vers des callosités agglutinées autour d’une encolure menant vers une masse bulbeuse et charnue, plantée d’amoncellements qui semblaient vouloir percer le ciel. Un vent violent me propulsa vers ses monceaux grisâtres et anguleux … par réflexe je fermais les yeux en croisant les bras sur mon visage pour me protéger de l’impact… en hurlant de peur…

Pour me retrouver, assis face au soleil, entendant l’écho de mes cris…. Je fixais le village en bas et suivais la route qui le traversait d’un bout à l’autre… de la queue à la tête… le village était bâtit sur une créature endormie depuis des siècles ! Cette terre est vivante.

Et si vous ne me croyez pas, lorsque vous irez à Najac, vous comprendrez, foi de Colporteur.

*Rabelais l’a affirmé : « il n’est de bon jambon que de Najac »


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Publié par Fauthentic Compagnie

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