Brins de vue / Semaine -17

En ce dernier dimanche d’août, le soleil occupait tout le ciel, pas un petit nuage ne venait soulager ma pauvre tête. Le chemin, chaudement poudré, me dirigeait vers le village. C’est un de ces petits villages qu’on traverse en coups de vent (bien qu’en ce jour, le vent se reposa au frais dans les montagnes). Voyez-vous on ne s’y attarde plus et pourtant… En levant la tête, vous pourriez apercevoir de rudes maisons aux toits rouge et aux murs blancs, un clocher accablé par les siècles, un lavoir assoiffé, une auberge endormie. L’auberge à une devanture de bois aux couleurs infusées. Il fut un temps où cette débauche de couleurs promettait des soirées réjouissantes.
La fois dernière, j’allais en franchir le seuil, heureux à l’idée de me désaltérer avec l’anisette de l’abbaye voisine, lorsque je m’arrêtais net. A l’intérieur, quelques messieurs vestonnés et présentant stricte étaient en grande discussion. Je remisais mon envie, reculais mais tendais l’oreille… non point par curiosité, voyons… écoutez plutôt :
C’était la voix de l’aubergiste : « Admirez-le : il occupe tout le mur de haut en bas. Vous avez raison Messieurs, il est majestueux. Il est si important qu’il a donné son nom à l’auberge : « Oh Miroir ». Il reflétait la vie du village.
Tenez : de ce banc, les jeunettes s’y miraient avant de lancer des œillades aux gars qui faisaient les gros durs accoudés au bars. Bien souvent, elles déposaient un baiser de rouge à lèvres sur la glace en gloussant comme des pintades… ah ces jeunettes. On peut en voir un dans le coin en bas que j’ai laissé par nostalgie, mais si ça gène je peux l’essuyer, hein ?
L’éraflure de vingt centimètres tout en bas est épique ! Les gars du village venaient de remporter la régionale et pour montrer le trophée à l’assemblée entassée dedans-dehors de l’auberge, ils sont montés sur le bar. Ça bougeait de tous les côtés, les chants, la joie partagée..pensez : c’était his-to-ri-que et dans ce tohu-bohu, « tééé », le trophée glissa des mains et cogna le miroir. La catastrophe nationale se lisait sur les visages déconfits -silence- même les cigales retenaient leurs battements. Je me suis approché du miroir et dans un ouf de soulagement, j’ai claironné que ce n’était qu’une égratignure : le charivari est reparti de plus belle. Chacun d’embrasser le miroir pour s’excuser : trois jours qu’il m’a fallu pour effacer ces marques d’affection, mémorable.
De ce côté, sur le tabouret, « le Jean » s’installait et après le quatrième verre de blanc, il discutait avec son reflet. C’est le « ravi » du village, c’est un poète, un doux rêveur, s’il avait eu de l’écriture, il en aurait rempli des pages, mais il préfère offrir ses mots aux oiseaux, à l’air du temps qui passe.
Et là regardez, c’était l’emplacement pour écrire à la craie le menu du jour. Une cuisine qui aurait fait pâlir d’envie les « grignoteurs de fagotins de légumes de la grande ville ». Une cuisine généreuse, de terroir, familiale, qui faisait apprécier à juste raison, le petit « pousse » offert par la maison.
Et puis les serveurs à la belle saison, pouvaient jouer les loulous avec les reflets auprès des belles estrangères en vacances et il y en a eu des histoires.
Toute la terrasse se reflète dans le miroir, pour le service rien de mieux : dehors c’est dedans. Cela me permettait d’avoir un œil sur les «resquilleurs» qui oubliaient de régler leur ardoise.
Mais je parle, je parle… pardon pour le retard. Le miroir et moi aurions tant à raconter. Ça me fait du chagrin dans la poitrine de lui dire adieu. Ce miroir, cette auberge… c’était le cœur de vie du village. Peut-être qu’il pourrait rester ici ?
Attendez…mon chiffon… Voilà il est prêt pour tout à l’heure. Il est beau hein ?
Je me souviens, l’aubergiste suspend sa main et referme la porte. Une ardoise flageolante est accrochée au volet : « Fermeture définitive. Vente aux enchères 14h ».
La tête et le pas lourd, il s’éloigne. Dans ses larmes s’écoulent à jamais les vies de son auberge, son miroir, son village… sa vie.
La porte est définitivement fermée…Arrêtez-vous, une prochaine fois.

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