Brins de vue/ Semaine -18

« Fa càud … La cloche de l’église venait de sonner laudes… et le soleil pointait ses premiers rayons : l’air de la terre s’en trouvait déjà réchauffé… déjà !
Poussant ma chariote, les yeux empègués de sommeil et la tête chiffonnée, j’avançais péniblement sur le chemin. J’entendais les cigales se réveiller doucettement. Elles n’ont que quelques jours pour se courtiser, chaque minute compte. Leur vie éphémère est une ode symphonique à l’Amour, je vous chanterai leur légende à l’occasion.
Les fleurettes disséminées entre les herbes folles, défroissaient timidement leurs corolles et entremêlaient leurs parfums afin d’attirer les premières butineuses. Ces princesses au petit corps doré, nous offrent le miel de leur vie. Elles dessinent un ballet de fleurs en fleurs à qui sait prendre le temps de l’admirer : oui, des abeilles aussi je vous ferai un brin de conte, car leur danse fleurie est vitale pour notre survie.
Je m’éloigne, c’est tout moi. Et plus encore lorsque mon esprit est empatté par la chaleur. Que je vous précise : cela faisait une bonne semaine que le diable venait pique-niquer tous les jours sur notre bonne terre. Il faut croire que le Bon Dieu s’était endormi sur ses nuages pour laisser le malin nous cuire comme des saucisses sur son brasero de l’enfer.
Bon, enfin… Les gamins m’avaient repéré depuis la forêt du Pets et avaient prévenu le village. « Boudiou » c’est peu dire que j’étais attendu : on avait grand besoin des produits « exotiques » de ma chariote importés de pays « sauvages », pour faire un repas d’exception !
Car c’était un jour exceptionnel : la fille de la Marchande de Couleurs partait pour les Amériques et plus précisément jusqu’au Québec. Dans cette famille d’artistes, les deux sœurs ont hérité de l’âme voyageuse et créative de leur mère. L’aînée vole de ses propres ailes depuis quelques années et la puînée ayant acquis tous ses diplômes, souhaite apprendre et découvrir encore plus le Monde.
« Non pas qu’au Québec l’herbe est plus verte qu’ici, mais… elle est différente » dit-elle d’un ton assuré et qui ne laisse aucune place au doute. Vous l’auriez vu répondre à toutes les peurs des villageois du village « Mon dieu, partir de l’autre côté du Monde…. ».
Ce petit bout de femme, aux yeux couleur des océans, est sûre de son fait et je suis certain qu’on ne la reverra pas de sitôt. Son tempérament, sa force, sa détermination… oui, elle seule est maîtresse de son avenir, elle ira loin…
Quelle soirée ! Ma chariote regorgeant de bibelots, bijou et autres choses uniques, chacun trouva cadeau à sa bourse et la petite voyageuse fut comblée de présents. Les herbes et épices qui font partie de mon fond de commerce, surent donner des saveurs lointaines et différentes aux divers plats de la tablée. Le rosé disputait sa place au blanc dans les verres et les sourires conciliaient tous les palais.
J’attrapais au vol quelques mots à destination de l’héroïne du jour : « elle a du courage… ça fait peur… et là-bas ils parlent comment… moi aussi j’aimerai… tu nous enverras des nouvelles… vas-y fonce, tu es jeune. » puis levant mon verre, je trinquais à l’audace de cette jeunesse. Un élan du cœur me fit monter une larme de fierté et d’admiration à l’idée d’être en présence de cette artiste qui peignait le tableau de sa vie avec les couleurs de ses choix.
Ah ! ce petit rosé, qu’il était rafraîchissant. Le diable était parti se coucher, mais il avait laissé sa couverture sur la terre afin de garder sa place au chaud pour le lendemain. Qu’à cela ne tienne : le rosé était frais et nous donnait des ailes, des ailes pour nous envoler avec cette petite par-delà les océans, pour rêver que nous aussi on aurait pu… on aurait dû… et pourquoi pas ? Si c’était elle qui nous montrait le chemin à suivre ? Je tournais mon regard vers elle, elle me souriait.
C’est trois fois rien un sourire, mais le sien brillait de fraîcheur, de liberté, il me faisait chaud au cœur et me donna des ailes…

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